La culture autrement

la culture autrement

La culture autrement... cela sous-entend qu'il y a une culture où l'on ne rencontre plus d'autre. Ce qui, du coup, est embarrassant pour être quelqu'un d'autre...puisque je est un autre .

Il s'agit là de parler de l'altérité comme d'un droit à la différence. Justement la culture est l'instrument qui sert à revendiquer cette différence. 

Il se trouve que l'industrie culturelle en situation de monopole porte atteinte à ce droit à la différence . Car l'industrie culturelle a ceci de particulier qu'elle est un monopole sans concurrence. Et pour être sans concurrence il a fallu qu'elle élimine, en quantité, des biens culturels qui ne ressemblent pas à ceux qu'elle propose. À ce rythme il se peut que l'on se retrouve un jour, avec une seule et même culture, autant dire une culture planétaire. Ceci est suffisamment plausible pour que l'Unesco se préoccupe de la diversité des expressions culturelles à travers le monde. 

La diversité c'est l'assurance d'être à nul autre pareil. Montaigne disait que de par cette diversité l'homme était merveilleusement vain, ne pouvant avoir un jugement constant et uniforme. Toutefois, de cette particularité humaine, il vaut mieux s'en réjouir avec lui, car si l'homme avait un jugement constant et uniforme, il ne serait guère merveilleux, mais plutôt ennuyeux. 

Que l'industrie culturelle, ennemie de la diversité, rende l'homme ennuyeux c'est bien dommage, mais qu'elle lui enlève son jugement, devenu constant et uniforme, est inacceptable. Il faut bien se rendre compte que ce lavage de cerveau, cette absence de pensée, est à l'origine de ce qu'Hannah Arendt nommait la banalité du mal.
Il est probable que l'homme planétaire sera un monstre froid, aussi froid que l'état universel et homogène qui le gouvernera. Il est encore temps de faire de la culture autrement .
 

 

Alain CAUCAT, le 24 décembre 2017

Nous sommes tous en danger

Nous sommes tous en danger, disait Pier Paolo Pasolini, quelques heures avant son assassinat, au journaliste Furio Colombo.

Alberto Moravia évoquant la sociologie paradoxale de Pasolini, la compare à la sociologie de l'école de Francfort et dit qu'elles ne sont pas différentes. Elles sont même assez proches, ne serait-ce que du point de vue marxiste.

Dans les écrits corsaires Pasolini monte à l'abordage de la culture de masse tout autant qu'Adorno et Horkheimer dans la dialectique de la raison. Chez Pasolini l'industrie culturelle théorisée par l'ecole de Francfort, était analysée comme un phénomène d''acculturation ou hédonisme de masse, la culture fusionnant avec le divertissement. 

Toutefois d'un côté comme de l'autre, le résultat de la culture de masse est similaire.Normaliser toutes les particularités culturelles, les petites patries, selon Pasolini...ou se conformer selon Adorno et Horkheimer qui écrivaient ce qui est nouveau dans cette phase de la culture de masse... c'est l'exclusion de toute nouveauté. 

Sans particularités, sans nouveautés culturelles, il ne reste que de l'uniformité. Et ce n'est pas tant l'ennui découlant de cette uniformisation qu'il faut craindre mais bien davantage la passivité, la propension à ne rien dire, ni contredire.

Un consentement dangereux prévenaient déjà Adorno et Horkheimer dans les années 40 du siècle dernier : ce miracle de l'intégration, cet acte de grâce permanent de l'autorité accueillant celui qui ne résiste plus, qui refoule toute velléité de rébellion, c'est du fascisme. Après eux,Pasolini confirmera ainsi: aucun centralisme fasciste n'est parvenu à faire ce qu'a fait le centralisme de la société de consommation. 
Passivité, absence de capacité critique...l'intégration et l'assimilation comme processus de déshumanisation. En 1974, Pier Paolo Pasolini, à propos de ces  évolutions, parlait d'un génocide culturel. Aujourd'hui peut-on espérer, seulement, qu'il y ait des survivants? Et même pire, sommes-nous en capacité de penser et de dire que nous sommes tous en danger ? 

 AC, le 30 décembre 2017

 

De la massification comme délivrance

Avec le temps les théories d'Adorno et de Pasolini n'ont pas été, malheureusement, invalidées. Le vocabulaire, tout au plus, a évolué. Ainsi on ne parle plus guère de société de consommation mais plutôt de postmodernité et de post-humanité.

Il est certain que l'effacement du sujet dans la postmodernité est devenu une réalité. L'individu s'est abimé dans la consommation dans le sens qu'il s'y est engouffré corps et âme.Désormais il se  plaît dans le bien-être, consomme et se tait. Il est vrai qu'il ne peut parler la bouche pleine! Allergique au conflit, il est dans notre société sans oppositions, comme un poisson dans l'eau.

Une description qui n'est pas sans nous rappeler l'hédonisme de masse de Pasolini. Mais comment se peut-il que l'on puisse se trouver bien dans la masse ? Pour le comprendre il faut se référer à la culture de masse d'Elias Canetti. D'après lui, l'homme ayant la phobie du contact, s'en libère en se fondant dans la masse. Par nature l'homme qui répugne au contact, n'est pas un être social. Autant dire que par nature ce n'est pas un être de culture. Il est exact que l'altérité met l'individu en présence de sa finitude, ce qui sans aucun doute est difficile à vivre, même si cette angoisse existentielle est la marque de son humanité.
C'est ainsi que la culture de masse délivre du mal de vivre. Finalement l'industrie culturelle en déshumanisant l'individu le rend heureux. 

 AC, le 19 janvier 2018

 

Les dangers d'une ghettoïsation culturelle

Antonio Gramsci est à la mode, c'est à dire que son oeuvre fait l'objet d'une vaste récupération. Beaucoup, et parmi ceux-là les moins recommandables, prônent la révolution passive. Une révolution en douceur qu'il faut mener en profondeur, patiemment, par le moyen de la culture afin d'influencer la société civile qui selon Gramsci, organise la domination.

Que la culture soit l'instrument de la libération et du changement, cela ne fait aucun doute. Indubitalement, elle permet de garder nos capacités intellectuelles en éveil. Encore faut-il que la culture existe! Et là Gramsci n'avait pas prévu  le lavage de cerveau que produit l'industrie culturelle . Il ne pouvait d'autant pas le concevoir qu'il avait, lui-même, résisté durant les dix années de son incarcération à ce décervelage. Bien que Mussolini et ses sbires aient voulu, comme ils n'hésitaient pas à le dire empêcher ce cerveau de fonctionner, ils ne parvinrent pas à enrayer la rédaction des cahiers de prison.

De nos jours la résistance culturelle ne suppose pas tant de sacrifice, raison de plus pour ne pas agir inconséquemment. Dans mes échanges et mes discussions avec des acteurs culturels, ceux , bien sûr, qui ne font pas de la culture de divertissement, ni de la culture officielle, je constate un phénomène de ghettoïsation culturelle . 
Puis-je parler de ghettos culturels? Oui, dans la mesure où la concentration sur un territoire est imposée, du moins induite. Les acteurs culturels qui résistent à l'industrie culturelle, subissant son hégémonie, ne pouvant prétendre à des opérations d'envergure, sont obligés de se replier sur un territoire réduit. Ils n'ont pas d'autre choix que de faire de la culture de proximité. 

 Ghettoïsation culturelle, oui encore dans la mesure où ces acteurs culturels sont démunis. Les budgets culturels des collectivités publiques préférant les manifestations prestigieuses, il ne leur reste bien souvent que des miettes.

De cette ghettoïsation culturelle, il en résulte un enfermement culturel : des manifestations avec toujours le même public d'habitués. Il en résulte surtout une fragmentation de la résistance en petites unités étanches. Cette dispersion et fragmentation de la résistance culturelle la rend particulièrement inefficace. Au lieu de ce morcellement, les acteurs culturels devraient s'employer à créer du collectif. 

 Il est encore temps de s'apercevoir que la ghettoïsation culturelle n'est que la phase intermédiaire avant l'éradication totale de la culture . 

 

AC, le 1° juin 2018

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